Politique d’utilisation de l’IA : le document qui manque à la plupart des PME
Shadow IA, sept principes, rôles, usages interdits, annexes pratiques : comment doter votre PME d’une politique d’utilisation de l’IA conforme à la Loi 25.

Le shadow IA est déjà dans vos bureaux
Un estimateur de Granby colle trois pages d’une soumission dans ChatGPT pour la reformuler avant l’envoi. Une adjointe verse la liste des clients dans un outil gratuit pour préparer un publipostage. Un contrôleur demande à une IA publique d’analyser le fichier de paie pour repérer des écarts. Personne n’a voulu mal faire. Chacun voulait gagner du temps.
Ce phénomène porte un nom : le shadow IA (ou IA fantôme), c’est-à-dire l’utilisation d’outils d’intelligence artificielle sans l’approbation ni la supervision de l’entreprise. Le problème n’est pas l’outil lui-même. C’est que des renseignements personnels, des prix et des secrets d’affaires quittent votre périmètre vers des serveurs situés hors Québec, sans l’évaluation préalable qu’exige l’article 17 de la Loi 25, parfois sous une licence qui permet au fournisseur de réutiliser les contenus soumis. Et il n’existe aucun journal de ce qui est sorti.
La Loi 25 s’applique à toute entreprise qui détient des renseignements personnels au Québec, sans seuil de taille ni de chiffre d’affaires. Le risque n’est plus théorique : les premières sanctions de la Commission d’accès à l’information (CAI) ont été rendues publiques en 2026. La CAI peut imposer directement des sanctions administratives allant jusqu’à 10 M$ ou 2 % du chiffre d’affaires mondial, les tribunaux peuvent prononcer des amendes pénales atteignant 25 M$ ou 4 %, et toute personne lésée dispose d’un droit d’action privé assorti de dommages punitifs d’au moins 1 000 $ en cas de faute intentionnelle ou lourde.
Interdire l’IA ne règle rien : les employés basculent sur leur téléphone personnel et le problème devient invisible. La réponse durable, c’est un document court, clair et signé, qui dit ce qui est permis, ce qui est encadré et ce qui est interdit. C’est exactement le rôle d’une politique d’utilisation de l’IA.
10 M$
sanction administrative maximale imposable directement par la CAI (ou 2 % du chiffre d’affaires mondial)
1 000 $
dommages punitifs minimaux par personne en cas de faute intentionnelle ou lourde (droit d’action privé)
Sept principes directeurs, pas un de plus
Une politique efficace tient sur quelques pages. Elle ne cherche pas à couvrir tous les cas de figure : elle pose des principes que chacun peut appliquer quand la situation est nouvelle. Sept suffisent.
- Humain dans la boucle : aucune décision à effet significatif sur une personne (embauche, crédit, congédiement, réclamation) n’est prise par l’IA seule; un humain apte à réviser valide avant d’agir.
- Souveraineté et confidentialité : les données sensibles restent au Québec ou au Canada; l’hébergement local est privilégié et tout transfert hors Québec exige une évaluation préalable.
- Transparence : on divulgue qu’un contenu ou une décision provient d’une IA, à l’interne comme envers les clients.
- Équité et non-discrimination : les usages sont vérifiés pour éviter les biais, en particulier en ressources humaines et en service à la clientèle.
- Sécurité : accès contrôlés, chiffrement, journalisation; l’IA ne doit pas devenir une porte dérobée vers vos systèmes.
- Conformité : la Loi 25, la Loi 96 et les obligations sectorielles s’appliquent à l’IA comme au reste; le français demeure la langue de travail.
- Responsabilité : chaque sortie d’IA a un propriétaire humain; « c’est l’IA qui l’a dit » n’est jamais une excuse.
Deux rôles à nommer, dont un obligatoire
Le premier rôle est le Responsable de la protection des renseignements personnels. Il n’est pas optionnel : la Loi 25 l’exige depuis le 22 septembre 2022. Par défaut, cette fonction revient à la personne ayant la plus haute autorité dans l’entreprise, souvent sans qu’elle le sache. Elle peut être déléguée par écrit, et le titre ainsi que les coordonnées du responsable doivent être publiés sur votre site web. Dans le contexte de l’IA, c’est cette personne qui tranche les questions touchant les renseignements personnels : caviardage, consentement, transferts, incidents.
Le second rôle est le Responsable de l’IA. Celui-là, la loi ne l’impose pas, mais l’expérience le rend indispensable. Il tient le registre des outils approuvés et le registre des cas d’usage, reçoit les demandes d’ajout, organise la formation et sert de point de contact unique. Dans une PME, les deux chapeaux peuvent être portés par la même personne, à condition que ce soit écrit.
Autour d’eux, la politique précise ce qu’on attend de la direction (donner le ton et les ressources), des TI (sécuriser et surveiller), des gestionnaires (appliquer les règles dans leur équipe) et de chaque employé (les respecter et signaler les doutes).
Permis, encadré, interdit : la structure qui fonctionne
Le cœur de la politique tient en trois colonnes. Chaque usage d’IA tombe dans l’une d’elles, et tout ce qui n’est pas encore classé est traité comme encadré jusqu’à décision du Responsable de l’IA.
Les exemples doivent parler à vos équipes. Chez un fabricant, on nommera les plans et les nomenclatures. Dans un cabinet comptable, les états financiers des clients. L’interdiction la plus importante se résume en une phrase à afficher près de la machine à café : jamais de renseignements personnels, de secrets d’affaires, de prix ni de soumissions dans un outil d’IA public non approuvé.
En cas de doute, ne mettez aucune donnée sensible dans l’IA et demandez au Responsable de l’IA.
| Catégorie | Exemples concrets | Condition |
|---|---|---|
| Permis | Reformuler un texte sans donnée sensible, résumer un article public, générer des idées de titres | Aucune donnée identifiante ni confidentielle dans l’outil |
| Encadré | Analyser des documents internes, préparer une soumission, transcrire une réunion | Outil approuvé au registre, caviardage préalable des renseignements personnels, validation humaine du résultat |
| Interdit | Soumettre des données identifiantes ou confidentielles (renseignements personnels, secrets d’affaires, prix, soumissions) à un outil public non approuvé; laisser l’IA prendre seule une décision à effet juridique | Aucune exception sans autorisation écrite |
S’aligner sur ISO/IEC 42001 et le NIST AI RMF sans se noyer
Deux cadres internationaux structurent aujourd’hui la gouvernance de l’IA. ISO/IEC 42001:2023 définit un système de gestion de l’intelligence artificielle, comme ISO 27001 le fait pour la sécurité de l’information, et recoupe une bonne partie des exigences du règlement européen sur l’IA. Le NIST AI RMF, publié par l’institut américain des normes, organise la gestion des risques en quatre fonctions : gouverner, cartographier, mesurer et gérer.
Aucun des deux n’est obligatoire au Québec. Une PME n’a pas besoin de viser la certification; elle a besoin d’une politique rédigée en cohérence avec ces cadres, sans revendiquer une attestation qu’elle ne détient pas. Concrètement, cela signifie des rôles nommés, un registre des cas d’usage, une évaluation des risques proportionnée avant chaque déploiement, des mesures de contrôle documentées et une révision périodique. Si un client important ou un donneur d’ordres exige un jour la norme ISO 42001, vous aurez déjà la charpente.
Quand ça dérape : incidents et registre
Un employé vous avoue avoir versé le fichier des employés dans un outil public le mois dernier. C’est un incident de confidentialité potentiel, et la Loi 25 encadre la suite. Si l’incident présente un risque de préjudice sérieux, vous devez aviser la CAI et les personnes concernées « avec diligence ». Point d’honnêteté : contrairement au RGPD européen et à son délai de 72 heures, la loi québécoise ne fixe aucun délai chiffré. Tarder sans raison documentée joue toutefois contre vous.
Tout incident, avisé ou non, doit être inscrit dans un registre conservé au moins cinq ans (articles 3.5 à 3.8). La politique d’utilisation de l’IA prolonge cette obligation : elle prévoit un canal de signalement sans blâme, parce qu’un employé qui craint une sanction se taira, et c’est le silence qui coûte cher. Elle décrit aussi les premiers gestes : cesser l’usage, documenter ce qui est sorti, évaluer le préjudice, corriger la cause.
5 ans
durée minimale de conservation du registre des incidents de confidentialité (Loi 25, art. 3.5 à 3.8)
Les cinq annexes qui rendent la politique vivante
Une politique sans outils d’application reste un vœu pieux. Cinq annexes la font vivre au quotidien.
- Le registre des outils approuvés : nom de l’outil, fournisseur, lieu d’hébergement, données admises, restrictions. C’est la référence que consulte un employé avant d’utiliser quoi que ce soit.
- Le registre des cas d’usage : chaque usage d’IA en production, son propriétaire, les données traitées, le niveau de risque et la date de la dernière révision.
- La grille ÉFVP simplifiée : une évaluation des facteurs relatifs à la vie privée proportionnée à la taille du projet, exigée par l’article 3.3 avant tout système traitant des renseignements personnels.
- Le journal des incidents : le registre exigé par la loi, prêt à remplir, avec les champs nécessaires à l’évaluation du risque de préjudice sérieux.
- L’accusé de réception : chaque employé signe qu’il a lu et compris la politique. Sans signature, difficile d’invoquer un manquement.
Par où commencer cette semaine
Commencez par mesurer le shadow IA chez vous : un sondage anonyme de cinq questions suffit à savoir qui utilise quoi. Vous serez probablement surpris. Nommez ensuite le Responsable de la protection des renseignements personnels, si ce n’est pas déjà fait, et désignez un Responsable de l’IA. Rédigez une première version courte de la politique, six pages au maximum, avec le tableau permis, encadré, interdit et les cinq annexes. Faites-la signer. Prévoyez la révision dans un an : les outils changent vite, et une politique qui mentionne des services disparus perd toute crédibilité auprès de vos équipes.
La politique s’inscrit dans une démarche de conformité plus large. Notre guide de conformité à la Loi 25 couvre l’ensemble des obligations de la loi, et notre guide pratique de l’ÉFVP détaille l’évaluation exigée avant chaque déploiement. Si vos outils actuels sont hébergés aux États-Unis, lisez aussi notre analyse du CLOUD Act et de la souveraineté des données : le choix des outils à inscrire au registre en dépend directement.
Enfin, la meilleure politique reste celle qui offre une solution de rechange. Interdire les outils publics fonctionne seulement si les employés disposent d’un assistant approuvé, hébergé chez vous, qui rend un service équivalent. C’est souvent là que la gouvernance rejoint l’architecture.
Questions fréquentes
Une politique d’utilisation de l’IA est-elle obligatoire au Québec?
Aucune loi n’exige un document portant ce titre. La Loi 25 impose toutefois des politiques de gouvernance des renseignements personnels, une ÉFVP avant tout système qui en traite et un encadrement des décisions automatisées. Une politique d’utilisation de l’IA est le moyen le plus simple de démontrer que ces obligations sont respectées quand l’IA entre en jeu.
Peut-on simplement bloquer ChatGPT et les outils publics?
Techniquement oui, mais l’usage migre aussitôt vers les appareils personnels, hors de toute visibilité des TI. Le blocage sans solution de rechange aggrave le shadow IA au lieu de l’éliminer. Une politique claire, accompagnée d’outils approuvés qui rendent un service équivalent, donne de bien meilleurs résultats.
Qui doit être le Responsable de la protection des renseignements personnels?
Par défaut, la Loi 25 attribue ce rôle à la personne ayant la plus haute autorité dans l’entreprise. La fonction peut être déléguée par écrit à un membre du personnel ou à un tiers. Dans tous les cas, le titre et les coordonnées du responsable doivent être publiés, notamment sur votre site web.
Faut-il une ÉFVP pour chaque outil d’IA?
L’article 3.3 de la Loi 25 exige une évaluation des facteurs relatifs à la vie privée avant tout projet d’acquisition, de développement ou de refonte d’un système traitant des renseignements personnels. Un outil d’IA qui touche des données de clients ou d’employés y est donc soumis. L’évaluation doit être proportionnée : une grille simplifiée suffit pour un petit projet.
Que faire si un employé a déjà versé des données sensibles dans un outil public?
Traitez la situation comme un incident de confidentialité potentiel. Documentez ce qui est sorti, évaluez le risque de préjudice sérieux, inscrivez l’incident au registre conservé au moins cinq ans et, si le risque est sérieux, avisez la CAI et les personnes concernées avec diligence. Sanctionner l’employé qui s’est signalé de bonne foi enverrait le pire message possible.
La politique doit-elle être rédigée en français?
Oui. La Charte de la langue française, renforcée par la Loi 96, exige que les communications de l’employeur à son personnel soient en français. Depuis le 1er juin 2025, les obligations de francisation s’appliquent dès 25 employés. Rien n’empêche d’offrir une traduction, mais la version française s’impose.
Sources et références
- Légis Québec, Loi sur la protection des renseignements personnels dans le secteur privé (RLRQ c. P-39.1)
- Commission d’accès à l’information du Québec
- ISO/IEC 42001:2023, Systèmes de management de l’intelligence artificielle
- NIST AI Risk Management Framework (National Institute of Standards and Technology)
Cet article est une synthèse de vulgarisation, à jour à la date indiquée. Il ne constitue pas un avis juridique : pour votre situation particulière, consultez un conseiller juridique ou communiquez avec la Commission d’accès à l’information.
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